Le miel de la vie...

Au départ, ce billet, se voulait une courte participation à l’atelier d’écriture proposée par Mapping le rouge, sur le thème de l’odeur et des souvenirs et puis, il s’est rallongé au fur et à mesure de son écriture, de la remonté des souvenirs. Bon, je ne suis plus vraiment certain de ne pas être hors sujet, ni d’avoir particulièrement bien travaillé le style, mais finalement il me plaît bien comme cela. Et si vous aussi avez envie de participer, un petit tour sur le blogue de Mapping ;-)



Le mal de gorge est là, insidieux, énervant. Pour le vaincre, rien ne vaut les bonnes vielles techniques héritées de nos anciens. Le miel et ses mille et une vertus ne sont plus à démontrer. Une de ces principales qualités étant de contenir un antibiotique naturel, efficace antibactérien, sans risque de surdosage médicamenteux. Le miel, peut êtres le seul aliment qui n’a pas besoin, en tout cas dans sa forme naturelle et non pasteurisée, de date de péremption. On en a retrouvé dans des tombes égyptiennes en parfait état de consommation. Seules, l’eau et l’humidité peuvent le faire pourrir.

Ce matin donc, je m’apprêtais à sucrer mon thé de deux bonnes cuillerées de miel, pas n’importe lequel, celui de mes ruches, celui dont je suis certain à 100 % qu’il est naturel, sans mélange, sans ajouts de produit quelconque par quelque industriel douteux. Celui dont le goût change en fonction des récoltes, printemps, été ou automne. Fort ou tendre, au choix, miel de tilleul ou d’arbre fruitier, dont l’odeur, à elle seule permet de déterminer l’année ou l’époque. Car le miel, à l’instar des meilleurs crus, a ces millésimes. Du moins pour les connaisseurs, pour les amateurs. Pas pour les miels industriels, issue pour la plupart des champs de colza, productivité oblige, auxquels on mélange avec parcimonie des miels un peu plus fort pour leur donner du goût et cacher la fadeur de ce dernier. Si l’on rajoute du miel issu de résineux, il suffit ensuite de rajouter miel de sapin sur l’étiquette, et le tour est joué !

Voici où j’en étais ce matin, de mes réflexions, en constatant avec amertume que mon pot était vide ! Il me faut d’urgence aller refaire le plein !
C’est dans la cave que se trouve la réserve, dans de grands seaux de crème de 20 litres que ma mère récupérait chez le marchand. Il doit rester ici, encore une soixantaine de kilos, des années 76 à 90. Tous différends, cristallisé ou liquide, au goût plus ou moins prononcé. Je choisis un pot au hasard, et l’ouvre. L’odeur qui s’en dégage me fait retomber en enfance. Souvenir de l’époque où j’accompagnais mon père au fond du jardin pour m’occuper des ruches. Fierté, du haut de mes 6 ans, d’avoir le droit d’allumer l’enfumoir bourré de carton, et d’enfumer les abeilles, ni trop afin de pouvoir travailler, ni trop peu afin que les abeilles ne nous embêtent pas. J’étais fier dans mon masque tout neuf, presque à ma taille. Je regardais mon père enlever les cadres un à un, retirer doucement avec une balayette les quelques téméraires qui n’étaient pas redescendus dans le corps de ruche sous l’effet de la fumée, puis mettre ce cadre gorgé de son nectar dans la hausse vide sur la brouette, vite le recouvrir d’un drap blanc pour ne pas attirer les abeilles des ruches voisines, et recommencer. Quand deux ou trois hausses étaient pleines, direction la cave, toute porte fermée afin d’éviter l’arrivé des butineuses de toute la région attirée par l’odeur enivrante de ce trésor. Car si le profane ne s’en rend pas compte, ne fais pas attention, le miel a une odeur forte ! Surtout 30 kilos ainsi concentrés. Toute la pièce était vite envahie par des senteurs, douce et forte à la fois, mais jamais désagréable. Un petit côté confiserie que j’adorais.
C’est alors que rentrait en scène ma mère, armée de son long couteau. Cadre par cadre, elle commençait à les désoperculer des deux côtés. Il s’agissait d’enlever la fine couche de cire qui ferme hermétiquement les alvéoles contenant le précieux liquide. La récompense suprême pour les enfants, était ce chewing-gum naturel, gorgé de miel que nous mâchions avec bonheur. Puis les cadres étaient mis dans la centrifugeuse à mains, 20 tours de chaque côté. Il ne restait plus qu’à ouvrir le robinet de dessous, pour voir s’écouler, couleur or, légèrement visqueux, le but de ce travail. En fonction de la saison, nous remontions les hausses sur la ruche, et passion à celle d’à côté…



Vers huit ans, j’eus le droit d’aller m’occuper tout seul des opérations de base de maintenance des ruches, notamment la surveillance de l’avancée du travail des ouvrières, juste pour savoir si la récolte était proche, s’il fallait rajouter une hausse ou encore le nourrissage des abeilles pour l’hiver. Eh oui, le miel étant leurs réserves, il fallait bien leur rendre, vers le mois d’octobre, un peu de leur bien sous forme de sirops de sucre. Je me souviens être resté de longue minute, en été, à un mètre de la planche de vol, à observer le va-et-vient des butineuses, à observer des ouvrières chargées de réguler la température intérieure avec leurs ailes par les fortes chaleurs, ou à essayer de prévoir un futur essaimage par l’étude du couvain. Le monde des abeilles est fascinant.

Bien plus tard, vers mes 12 ou 13 ans, je me faisais mon argent de poche en vendant une partie de ma part de récolte. Je m’étais constitué un réseau d’acheteur à l’école. Notamment les professeurs. Il faudrait faire une étude sur la consommation de miel chez les enseignants, mais il constituait la grande majorité de mes clients, et il n’était pas rare qu’à la fin d’un cours, l’un d’eux sorte de son sac un pot vide, me demandant de bien vouloir le lui rapporter plein la prochaine fois, moyennant finance, bien entendu. Si cela fut un avantage certain pour mon porte-monnaie, malheureusement, il n’en fut rien sur la hauteur de mes notes. Je retrouvais même un jour, sur la correction d’une de mes copies, cette sentence : « Si vous mettiez autant d’attention à la confection de vos devoirs que vous en mettez pour votre miel, vous pourriez devenir un excellent élève ! ».
Des souvenirs liés à ces petites bestioles, j’en ai des tonnes. S’il était difficile d’obtenir de la part des parents l’autorisation de sécher les cours, hormis l’inévitable souci de santé, l’arrivé impromptu d’un essaim d’abeilles durant un repas de midi, prit dans le jardin, était une bonne excuse, malheureusement trop rare. L’essaim, pour l’oreille avertie, s’entend de loin. Quand la chance veut qu’il passe au-dessus du jardin, le temps est compté si l’on veut monter une nouvelle ruche à peu de frais. D’abord, le faire poser, ce qui n’est pas un véritable problème, le plus délicat étant d’essayer que ce soit dans un endroit accessible, genre une branche d’arbre pas trop haute ! Puis de le récupérer le plus vite possible, avant qu’il ne reprenne sa route si l’endroit ne lui plaît pas. Le mettre dans une ruchette en attendant, installer en urgence la ruche, trouver les cadres en bon état, les hausses et enfin installer ce joli monde dans sa nouvelle demeure. Tout cela valait bien le droit de sécher quelques leçons ! Où encore, ce jour où oubliant les précautions élémentaires de base, je me suis fait attaquer. 15 piqûres à une main, 10 à l’autre. Retour en classe le lendemain, pour une interro de maths prévues de longue date. Quand j’expliquais au professeur la raison de mes deux bandages et mon impossibilité chronique de pouvoir écrire (quoiqu’avec un peu d’effort, mais bon sur ce coup…) la tête de ce dernier me fit bien comprendre qu’il se demandait si je ne me foutais pas un peu de sa tête avec mes excuses, certes originale, mais un peu trop bidon à son goût. Mon ultime défense fut de me débander les mains. Il eut du mal à cacher son étonnement devant les deux choses, dignes d’éléphants Man, que je lui présentais. Si j’eus le droit malgré tout à une interro orale, je pense qu’il a dû penser que décidément il y avait vraiment des parents inconscients en ce bas monde !


Cette histoire s’est finie au printemps 1990, lorsque des ouvriers travaillaient à la construction d’une maison derrière le mur qui abritait nos ruches. Les abeilles avaient entamé dès les premiers rayons de soleil printanier leurs travaux. La dernière fois que j’étais monté les voir, tous roulaient bien, la ruche était dans une bonne activité, la reine avait l’air en forme, de nombreux couvains préparaient les futures ouvrières. Tous roulaient normalement. La semaine suivante, je m’arrêtais devant les deux ruches. Rien ne sortait des planches d’envols. J’observais quelques minutes et devant l’inactivité anormale, ouvris la ruche sans aucune précaution.
L’horreur, la bêtise humaine avaient encore frappé. La connerie, désolé je n’ai pas d’autre mot, de ses ouvriers me mit dans une rage folle. Ils avaient tué mes abeilles, certainement tôt, un matin, une bombe de DDT ou un produit insecticide quelconque. Toute la ruche était là, au fond, des milliers d’abeilles mortes entassées. Les assassins devaient être fiers de leurs coups ! Si je peux comprendre les peurs imbéciles, je ne comprendrais jamais la lâcheté qu’elles engendrent ! Quand on a peur de quelque chose, l’on se renseigne, l’on vient demander s’il serait possible de déplacer les ruches, au minimum. Je leur aurais expliqué qu’il ne risquait rien, comme je le faisais petit avec mes copains. Que la seule chose à ne pas faire était de ne pas passer devant leur planche d’envol ou d’aller les embêter avec un bâton, mais de toute façon ils n’avaient rien à faire chez nous, donc pas de risque. Qu’ils travaillaient à plus de 10 mètres de l’arrière de la ruche, et que tout ce qu’ils risquaient était d’en voir une en train de butiner une fleur. Je leur aurais montré que l’on peut être à un mètre d’une ruche et ne voir aucune abeille venir nous dire bonjour. Une abeille n’attaque pas, elle ne fait que se défendre si elle se sent en danger. Une abeille sait qu’elle meurt quand elle pique. Son seul et unique but est de ramener du pollen dans ses grosses pattes pour fabriquer du miel, en pollinisant au passage les fleurs et autres arbres des environs. Bref, qu’une abeille n’est pas une guêpe, n’est pas agressive naturellement, sauf quand on s’en prend à sa reine et à son essaim. Ma vengeance fut impitoyable. Je passais quelques nuits sur le chantier à mettre du sucre dans le réservoir de tout appareil contenant un moteur. À mettre de l’eau dans des sacs de plâtres ou de ciments qui traînaient. Bref à leur pourrir un peu la vie. Je ne sais pas s’ils ont fait un rapprochement. Mon attitude était aussi bête que l’acte odieux qui était le leurs, mais cela m’a fait du bien de me prendre pour un vengeur masqué…

En remontant mon pot de miel, comme à chaque fois, je me dis qu’il faudrait que je refasse une ruche, juste pour le plaisir…

Un jour peut êtres…

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