Le cadeau (10)

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La façade de l’immeuble était simple et discrète, mais c’était bien ici. Il vérifia une dernière fois la publicité découpée dans un journal pour « public averti » qu’il recevait chaque semaine à la librairie, mais que son père ne mettait jamais en rayon.

Il repassa plusieurs fois devant la porte fermée et opaque, traînant le pas tel le badaud moyen qui ne ferait que se promener. Il hésitait, réfléchissait, tremblait un peu. L’émotion sans doute. Il prit finalement une grande inspiration, et après avoir jeté un dernier coup d’œil à la rue, s’engouffra sous le porche. Il poussa la porte sous l’œil froid et indifférent de deux vigiles baraqués, lunette noire et oreillettes. Sous un écriteau rappelant que l’endroit était réservé aux personnes majeures, une charmante hôtesse s’enquit de ce qu’il désirait. - Je cherche une femme répondit-il - Premier étage lui sourit-elle d’une voix on ne peut plus envoûtante.

L’ascenseur s’ouvrit sur un palier gris glauque et peu amène. Là encore deux vigiles d’un abord pas très sympathique gardaient une porte de verre d’un rose pisseux et lumineux. Ils le déshabillaient du regard, leurs yeux le scannant de haut en bas à la recherche d’on ne sait quelle erreur. Finalement un des deux types lui fit signe de la tête que c’était bon, et la vitre coulissa… Le contraste était saisissant. La salle qui s’offrit à lui sentait le bien-être. Lumière douce et suave, petite musique décontractante, ni trop fort, ni trop faible. Léger parfum envoûtant. Le bonheur à portée de main. La publicité n’avait pas menti. Le choix était immense et il serait bien étonnant qu’il n’y trouve pas ce qu’il venait chercher !

Des dizaines d’allées lui faisaient face. Au-dessus de chacune d’elle, un écriteau indiquait le style et la provenance : Petite, grande, grassouillette, maigre, asiatique, européenne, africaine… En tête de gondole se trouvaient les promotions du mois. En ce moment c’était la « fille de l’Est », « belle et envoûtante, elle comblera à merveille votre besoin de bonheur » disait l’accroche. « Moins 10 % toute la semaine ». - Le problème, avec les étrangères, lui glissa un petit gros qui inspectait aussi la promo, c’est qu’elle ne parle pas un mot de français. Pas chères, certes, mais côté qualité… Il sourit et commença à déambuler dans les rayons. Les filles trônaient sur des petits podiums de chaque côté. Pour chacune d’elle, une petite étiquette indiquait toutes les spécificités du modèle. Il était finalement plus facile d’acheter sa femme que de la chercher soi-même dans la nature. On perdait moins de temps, et le choix était beaucoup plus sûr. Il continua sa visite, notant de temps en temps sur un petit carnet une charmante qui avait retenu son attention. Il y avait beaucoup de choix, et ses convictions de départ sur les qualités esthétiques et morales de sa future compagne commençaient à s’émousser. Au rayon Asiatique, il fut subjugué par la beauté fine et racée de certaines. Du côté de l’Afrique, il tomba sous le charme de l’érotisme black. Par contre la beauté glaciale des filles d’Europe du nord le laissa froid. Il se demandait comment choisir sans faire d’erreur. Il ne perdait pas de vue que la mise de fonds était conséquente, et même avec le crédit proposé par le magasin, il n‘avait pas le droit à l’erreur. Après avoir déambulé un bon moment de rayon en rayon, et une fois les joies de la découverte passées, il était temps pour lui de revenir à des considérations un peu plus terre-à-terre. Il retourna donc au rayon « origine française ». Il s’y trouvait une petite Normande, mignonne, d’un abord sympathique et dont la fiche technique lui paraissait tout à fait à son goût. Il y était dit que non seulement elle était bonne cuisinière et ménagère, mais qu’en plus, elle adorait tout ce qui touchait à la littérature, au cinéma ou au théâtre. Pour le reste, elle aimait bien les ballades, les voyages, la vie… Il héla donc un vendeur qui traînait dans le coin et lui demanda un entretien avec la N° 2436. Il n’y apprit pas grand-chose de plus dans les 7 minutes qui lui était accordé, sinon qu’elle avait une voix agréable, de la repartie et qu’elle semblait être cultivée et intelligente. Ce que lui confirma d’ailleurs le vendeur à mi-mots, rajoutant même qu’ils avaient en général du mal à vendre ces types de modèle qui rebutaient nombre d’Hommes… - Je la prends dit Gaétan. Une main se posa alors sur son épaule. C’était celle de la N° 2435 juste à côté de la Normande. « Et moi, je ne te plais pas ? Tu ne m’as même pas proposé d’entretien » dit-t’elle d’une voix dépitée ! « et moi » s’engaillardit une autre, « et moi, et moi… » s’enquit une troisième. Bientôt toute l’allée tendit les mains vers lui, le suppliant : « et moi et moi… » Elles agrippaient son Tee-shirt, lui tirait les cheveux. Une marée de femelles commença à fondre vers lui, d’abord une dizaine, puis une centaine, enfin des milliers qui commençaient à l’étouffer en tentant de le serrer dans leur bras, de l’embrasser. Elles allaient le tuer ! Le vendeur avait disparu. Il n’y avait plus que des femmes autour de lui, des petites, des grosses, des jolies, des moches, des noires, jaunes ou basanées. Elle lui fonçait dessus. Elles criaient : - Gaétan, Gaétan…

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