Le cadeau (2)…

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Mère n’était pas une mauvaise femme, mais son besoin de reconnaissance sociale, l’avait poussé à certains excès. Fille de petit garagiste de province, elle avait toujours rêvé paillettes et strass des grandes familles qui font le bonheur des lecteurs de magazine « people ». Attention, pas des faussaires cathodiques qui ne doivent leurs gloires qu’aux petits ou grands écrans, de ceux qui ne font leurs notoriétés que sur le fantasme et la naïveté des petites gens. Non, pas eux. Ils ne méritaient à ces yeux que mépris. Elle, elle ne rêvait que des grandes familles. Royales de préférence. Celles qui faisaient la une de «point de vue image du monde». Il faut dire qu’elle en fut gavée dès sa prime jeunesse. Seul journal autorisé dans la petite maison familiale, côtoyant les quelques revues automobiles de son père, moins prompt au rêve pour la petite fille qu’elle était. La première fois qu’elle rencontra papa, ce fut par inadvertance. Elle avait alors 15 ans et lui 16. Chose rare, elle traînait ce jour-là dans le garage paternel. Elle n’y mettait que rarement les pieds, tellement ce lieu était à l’opposé de ses rêves. Les odeurs âcres d’essence et d’huile mélangées, le sol et les murs maculés de cambouis, sans parler du désordre apparent, étaient loin des grandes bâtisses et autres châteaux où elle s’imaginait pouvoir vivre un jour. C’est donc en sa présence, qu’une magnifique Renault 16, d’un rouge flamboyant, fit son entrée dans le garage. L’homme qui en sortit, la quarantaine bien entamée, costume sombre et strict, l’air suffisant de ceux qui savent qu’on leur doit le respect, demanda à ce qu’on installe dans son véhicule un radio cassette dernier cri de la technologie automobile de l’époque. Après avoir feuilleté quelque catalogue, discuté tarif et devis, il remit à mon grand père une carte de visite afin que celui-ci le prévienne une fois l’opération achevée. L’homme était accompagné d’un adolescent boutonneux, cheveux longs, costume mal assorti à ce corps filiforme, l’air indifférent de ceux qui suivent sans se poser de questions. Tout au long de la scène, il n’avait pas dit un mot, se contentant d’observer, immobile, d’un air d’absolu ennui. Quand ce fut fini, il tourna le dos, et partit à la suite de l’homme.

Ma mère le connaissait de vue, il était dans le même lycée, deux classes au-dessus. Elle n’y avait jamais porté d’attention particulière. Intriguée, elle jeta quand même un coup d’œil sur la carte de visite :

Me Anatole de la Garçonnière, Notaire.

Ce fut un petit choc. Elle comprit en une fraction de seconde, que ce qu’elle prenait pour un obstacle insurmontable se révélait d’une simplicité enfantine. Or, justement, elle se considérait encore comme une enfant. Comment rentrer dans ce qu’elle pensait être le grand monde lorsque l’on vient du bas ? La réponse était sur ce petit bout de carton. C’était d’une limpidité que nulle trace de cambouis ne paraissait pouvoir obscurcir. Dans sa petite ville de province, un notaire était forcément un notable. Un personnage important et considéré qui évoluait dans les hautes sphères. Et, par-dessus tout, avec un nom pareil, il ne pouvait qu’être membre d’une famille noble. C’était bien là l’essentiel : Porter enfin un nom digne. Un nom que l’on respecte, qui à une histoire et qui l’a faite. Elle était bien consciente que jamais elle ne pourrait devenir une princesse qui fait rêver les foules. Mais une noblesse provinciale restait à sa portée et lui permettrait de briller. Elle tomba amoureuse de la particule, et par conséquent de son porteur le plus accessible : Adémar de La Garçonnière, le jeune adolescent de 16 ans qui accompagnait tout à l’heure son père. Elle tissa donc sa toile autour de lui, et bien sûr, il ne pouvait que tomber dedans. Car telle était la volonté de Mère.

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