Le cadeau (5)

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Tendue, elle l’était. Déterminée aussi ! Leur première rencontre eut lieu chez Bertrand, un samedi. Rapidement elle s’aperçut que les petites notes de son ami ne lui seraient pas d’une grande utilité. Il ne suffisait pas d’apprendre par cœur quelque sujet, encore fallait-il pouvoir développer, argumenter… C’était un jeu aux règles imprécises mais primordiales ! N’allez pas penser que mère manquât d’intelligence, seulement voilà, fille unique, personne ne lui a appris l’art de la rhétorique. Art pourtant en vogue dans les soirées qu’elle rêvait de fréquenter, et peu importe l’intelligence ou la pertinence des propos, seule la manière comptait.
Et pourtant… Malgré les réticences de Bertrand, elle plut immédiatement à Ademar. Il vit en elle la femme de sa vie. Belle, car elle l’était, maligne, discrète et volontaire. De plus, elle venait à lui. Il n’avait pas besoin de se fatiguer à chercher et à séduire.
On ne pouvait pas vraiment parler de coup de foudre. Loin de là. C’était plutôt une convergence d’intérêts. En tout cas au début, parce que par la suite leurs sentiments évoluaient de manière plus conventionnelle. D’abord d’une sympathie parfois amusée, l’amitié prit le pas et commença à creuser le lit d’un amour profond tapissé d’un très grand respect. Ce sont les grands mystères de la vie, sans lesquels elle serait bien fade !

Deux ans après leur première rencontre, Ademar monta sur Paris pour attaquer ses études de droit. Mais il fut bien vite attiré par des chemins de travers. Il se mit à fréquenter les bouquinistes du quai de seine, à courir les librairies et autre café littéraire. Et s’inscrivit même en fac de lettre. La lecture de nos petits livre rouge judiciaires, gardiens théoriques de nos droits et libertés, le laissait de marbre comparé aux trésors et rêve que recelaient les rayonnages des bibliothèques.
Ensuite tout alla très vite. Il obtint quand même, comme le voulut son père, sa maîtrise de droit et rentrât au pays. En juillet il épousa ma mère qui venait d’avoir dix-huit ans et trouva un boulot d’été dans une petite librairie tenue par un vieux monsieur. En septembre, deuxième grande rébellion de sa vie. Sa décision était prise, il n’attaquerait pas les cinq années d’étude notariale qui lui restait à faire. Il consacrerait sa vie aux papiers. Pas à ceux, certifié conformes auquel le destinait son père, mais bien à ceux beaucoup moins orthodoxe qui racontaient des histoires.
La retraite de Russie par les armées Napoléonienne ressemble à une ballade de santé comparée au traumatisme que sa décision créa chez les « De la Garçonnière ». Son père essaya d’abord de le dissuader de faire une telle erreur, lui vantant la noblesse du métier de notaire, ses avantages intellectuels et surtout matériels. Puis ce fut autour de l’honneur, de la tradition familiale. Enfin des conséquences possibles sur l’état de santé maternel, femme robuste au demeurant, qui pourraient bien aller jusqu’à une issue fatale. Ce qui pourrait être aisément considéré comme un assassinat ! Les sentiments n’y firent rien. Le notaire passa donc à la manière forte, aux menaces. Son héritage qui finirait aux petites sœurs des pauvres. Ademar suggéra que sa préférence était plutôt au « Toubib sans frontière », s’il avait le choix… Menace de lui couper les vivres, mais Ademar venait de se faire engager définitivement par le vieux Monsieur. En 2 mois, il avait réorganisé la petite boutique, amené de nouveaux clients, redonné un peu de vie aux piles de livres qui s’entassaient là et commencé un redressement perceptible du chiffre d’affaires qui, il faut bien le dire, avoisinaient alors le zéro absolu. De plus, sa jeune femme venait d’entamer, le bac en poche, des études d’institutrices. Études qui étaient rémunérées. Ademar ne plia pas et fit sa vie.
Heureusement Maître de la Garçonnière était quelqu’un de prévoyant, et avait eu un deuxième fils arrivé après 3 essais infructueux. Il lui était inconcevable qu’une fille puisse devenir notaire ! Mais cela repoussait l’échéance de sa succession d’autant et donc d’une retraite bien méritée prise plus tard que prévus.

J’arrivais donc sur terre 3 ans plus tard, précédant de 18 mois ma petite sœur. La vie s’écoula alors presque tranquillement. Ma mère finit par obtenir un poste à la maternelle deux rues plus loin et mon père hérita de la librairie à la mort du vieux monsieur, qui était sans descendant direct. Bien entendu mon grand père s’occupa de la succession et aida mon père à payer les droits y afférant. Ademar fit tant et si bien, que rapidement la librairie devint une référence du genre. Rendez-vous incontournable de tous ce que la région compte d’amoureux littéraires. On y trouvait aussi bien du livre neuf, que du vieux de collections. Il installa trois tables et y servait du thé, café ou chocolat chaud aux lecteurs attablés. Il monta même une petite édition artisanale pour des auteurs en mal de publications. Il organisait des soirées lecture à haute voix où les orateurs donnaient une nouvelle vie à des œuvres que d’habitude l’on ne pense que dans le silence de son esprit. C’est fou ce que l’on découvre de nouveau quand on lit à haute voix ! Son dernier projet, un festival littéraire, rien que cela. Pour l’instant il butait sur l’incompréhension des autorités locale, mais nul doute qu’un jour…

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